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 newsletter 20 septembre

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konsstrukt
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Feuille de Sadique
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MessageSujet: newsletter 20 septembre   Sam 20 Sep - 11:21

NEWSLETTER 20 SEPTEMBRE

C'est l'automne. Invoquez la pluie et écoutez en boucle Automn Equinox, de Coil, ne lisez pas Le Livre Des Violences de William T. Vollmann, un ramassis de platitudes écrites dans un style inspiré par les voix-off des reportages de la télévision, préférez Kant et Dostoievski.

Bonjour à tous.

Beaucoup de camarades-collègues cité-e-s dans cette lettre. Eventuellement ça pourra vous faire chier, ces longues tartines de name-dropping. Mais je vous conseille plutôt, et vivement, d'aller creuser tout ce qu'il y a derrière chacun de ces patronymes.

Avant d'arriver au vif du sujet, une anecdote. En général, je raconte pas trop ma vie dans ces lettres, mais là, il se trouve que j'ai assisté à un concert qui, à sa négative manière, tombait exactement dans les préoccupations qui animent en ce moment mon travail. Il y a quelques jours, donc, on m'a invité à aller voir Psychic TV qui se produisait à Bruxelles. Alléché par la perspective de me remplir de quatre litres de bière Belge pour le prix d'un pinte de pisse à Paris, et aussi pour voir à quoi ressemble quarante ans après une légende de la musique que j'aime, j'ai accepté.

Bon, alors, déjà, la légende ressemble à ma mère. Physiquement, je veux dire. Genesis P-Orridge a un incroyable visage, luisant et épaté, qui me rappelle l'abus d'alcool et de fond de teint de ma mère – le regard fixe d'insecte, aussi.

Quelques réflexion en vrac, suscitées par ce concert : voilà un type content. Voilà un type heureux de se tatouer, droguer, piercer, voilà un type heureux de se transformer en femme, heureux d'accomplir ça comme de joyeuses transgressions, heureux de vivre dans un monde qui fait de ces actes des transgressions, voilà un type heureux, qui ne veut rien changer, rien bousiller, juste creuser son trou, juste être heureux à être sur scène et à être Genesis P-Orridge, voilà un type heureux, qui ne se dit jamais qu'un monde lui permettant d'être à la fois Genesis P-Orridge ET un type subversif est pourri par nature et qu'il y a autre chose à faire sur scène que manifester la joie de s'y trouver, voilà un type heureux. Voilà un type qui monte sur scène pour donner un exemple. Voilà un type qui montre, à des gens qui vivent une vie leur rendant possible de venir à ses concerts et de le prendre en photo avec un appareil coûtant trois cent euros, la joie d'être un cassos riche et adulé, voilà un type épanoui. P-Orridge fait tout son possible pour montrer qu'être travesti, transgenre, sexuellement ambigü, c'est vachement épanouissant et rigolo, que c'est l'avenir de l'espèce. Mais ça fait combien d'année qu'il ne s'est pas fait casser la gueule par des connards ? Ca fait combien d'années qu'il vit dans un cocon de confort absolument hermétique, pour avoir des idées pareilles ? P-Orridge, c'est le réprouvé qui a réussi, et qui monte sur scène pour dire à des gens parfaitement intégrés à quel point c'est cool d'être un réprouvé. Durant tout ce putain de concert, je n'avais qu'une envie, c'est de lui jeter à la tête tous mes bouquins de Guy Debord. Je vais donc continuer à faire ce que j'ai toujours fait : écrire des livres qui rappellent à aux cassos que oui, leur vie est merdique, non, ça va pas aller en s'améliorant, peut-être, le bonheur est néanmoins possible. Je ne vais jamais dire aux femmes que c'est chic d'être une femme, aux pédés que c'est chic d'être pédé, je ne vais jamais dire aux travelos que dans ce monde, dans cette fin du monde tiède et confortable comme une marée noire, c'est chouette d'être un type qui se fringue en femme, que tout va bien, qu'il n'y a pas de problème, je ne vais jamais dire aux junks qu'au fond tout va bien et qu'entre les gens et eux le malentendu n'est pas si profond que ça.

Bon, ça suffit avec les Guns And Roses de la musique industrielle, il y a des choses plus intéressantes, des revues, notamment. Il y en a cinq qui viennent de paraître, et dont je voudrais vous causer un peu plus amplement que la dernière fois.

La revue Squeeze numéro 9, numérique, gratos, a pour thème cette fois-ci « tout doit disparaître ».

Au sommaire : Perrin Langda, Marlène Tissot, Xavier Bonnin, Mireille Disdero, Philippe Sarr, Joëlle Petillot, Valérie Benghezal, Barbara Albeck, Olivier G. Milo, Arthur-Louis Cingualte, Patrick Gomez Ruiz, Jean Azarel, Thierry Radière, Daphné Dolphens et moi-même, avec un extrait de La place du mort.

Extrait de l'édito : « Tout doit disparaître : 16 textes courts, 16 promenades à travers les fumées et les cendres, 16 univers éclectiques sur un même thème, de la p’tite poésie à l’uchronie délabrée, 16 propositions pleines de substances et remplies de néant. »

Et pour la télécharger : http://revuesqueeze.com/actualites/revue-squeeze-n9/

La revue Journal De Mes Paysages numéro 1, papier, 6 euros, A5, 58 pages couleur et noir et blanc.

Au sommaire : Catherine Barsies, Barbara Albeck, Pierre Saunier, Laure Giroir, Benjamin Girard, Martin Wable, Emilie Burgos, Florence Helmbacher, Antoine Erre, Antonin Veyrac, Isabelle Herbert, Coralie Bourgeois, Walter Ruhlmann, Kenny Ozier-Lafontaine, Florian Thomas, Catrine Godin, Michel Conrad, Sean Helmn, Marlène Tissot, Casimir Kubiak, Marine Leleu, Mathieu Lefranc, Louise Mézel et moi-même avec un texte inédit tiré de la série [écrire jusqu'à crever un texte par jour], qui doit paraître, sous un titre moins débile mais qui reste encore à trouver, chez Gros Textes au début de l'année prochaine.

Pour se la procurer : écrire à journaldemespaysages@gmail.com

La superbe Revue Métèque, numéro 1, papier, 17 euros, A4, 88 pages couleur, a pour thème cette fois-ci : amour, sexe et j'en passe ».

Au sommaire : Nicolas Albert G., Tunguska, Claire Von Corda, Sophie Lampole, Brice Hazziza, Azylis, Jean-Pierre Théolier, Marianne Mary Kaufmann, Thomas Vinau, Stéphane Bernard, Jean-Noël Gabilan, Geneviève Paclerc, Blanche Dubois, Eve Zybeline, Mike Kasprazak, Marc Brunier-Mestas, Jean-François Dalle, Toshihiro Okada, Al Denton, Justin Aerni, Heptanes Fraxio, Roger Guetta, Antonella Porcelluzzi, Anne van der Linden, Blanche Dubois, Matteo Varsi, Isabelle Bonat-Luciani, Gilles Sebhan, John Perivolaris, Marlène Tissot, Teddy Harvest, Nadine Janssens, Thomas Heuer, Vincent Descotils, Francesca Aquaviva et moi-même, avec une nouvelle inédite intitulée « A mon enterrement j'aimerais qu'il fasse beau », mais dont on s'est rendus compte un peu trop tard qu'elle aurait mieux fait de s'appeler « Huit secondes », tant pis.

Extrait de l'édito : « Quand j’ai proposé aux auteurs le thème de l’amour, l’un d’entre eux m’a répondu, assez finement : « Moi, les histoires d’amour, j’y connais keud ». Comme elle le méritait, j’ai salué sa phrase, souri d’une oreille à l’autre – vous connaissez ma jovialité.
Au moment où j’écris l’édito, cette phrase me revient, insistante: L’amour, on y connait keud.
Pourtant tous, nous avons vécu des histoires, dans un état plus ou moins somnambulique. Nous pouvons en faire le bout-à-bout maladroit – un plan suivant l’autre -, constituer un film brouillon, brouillé,. Mais qui a la force ou le don d’en extraire la quintessence ? »

Pour se la procurer : http://www.revuemeteque.com/catalogue/revue-meteque-n1-2/

La revue Short Stories numéro 9, numérique, 3 euros 99.

Au sommaire : Marlène Tissot, Roland Goeller, Lordius, Christophe Petit, Eric Lysoe, M. Chick, Isabelle Montocchio, Philippe Di Maria, Thierry Radière, Yann Ricordel-Healy, Brice Hazziza et moi-même, avec une nouvelle intitulée « La première fois que j'ai tué mon père », pas inédite mais qui était indisponible depuis un certain temps.

Pour se la procurer :
http://www.short-stories-etc.com/numeros/septembre/

La revue Ce Qui Reste, enfin, en ligne, gratos, sans sommaire puisque alimentée en permanence, mais avec une liste d'auteurs déjà longue comme le bras, à voir ici : http://www.cequireste.fr/?page_id=2461, et où je serai régulièrement publié.

Les prochaines occasions de me voir sur scène :

Le 24 septembre au thé des écrivains à Paris, pour la sortie de la Revue Métèque. Rituel drone centré sur l'amour, qui durera 20 minutes. Entrée gratuite, ouverture des portes à 19h30, infos ici :
http://www.thedesecrivains.com/fr/agenda/view/138/la-revue-meteque-fete-son-lancement

Le 9 octobre à l'Aubergerie à Châteauroux les Alpes, dans le cadre du festival annuel organisé par Rions de Soleil (la structure qui chapeaute les éditions Gros Textes, qui publient ma poésie). Rituel drone centré sur Poésie Portable et sur mon prochain texte à paraître chez Gros Textes, qui durera 30 minutes. Entrée gratuite, ouverture des portes à 19h, infos ici :
https://sites.google.com/site/lesrionsdesoleil/comedia/jeudi-9-octobre

Le 11 octobre à la librairie à la librairie Les cahiers de Colette, à Paris, pour la remise du prix de Sade. Bon, là, je ne ferai rien d'autre que recevoir, ou ne pas recevoir, le prix, mais vous pouvez toujours venir me faire des bisous félicitatoires, des câlins consolatoires, voire me payer des coups, euh, à boire. Entrée gratuite, à partir de 20h, infos bientôt ici :
http://www.lescahiersdecolette.com/f/index.php

D'autres rituels drones sont à venir (Marseille, Bruxelles, Lille, Clermont-Ferrand, Toulouse, Montpellier), mais nous aurons bien le temps d'en reparler.

A propos de rituel drone : il ne vous aura pas échappé que depuis quelques temps, sur scène, je me produis masqué – et bientôt, costumé. Ces masques – et ce futur costume – sont l'oeuvre d'une artiste aux projets nombreux, au travail d'une grande exigence formelle aussi bien qu'intellectuelle, qui signe notamment Aurore *U*, et dont je vous recommande chaudement de visiter le site (et ensuite, vous pouvez aussi enquêter dans la forêt de ses autres pseudonymes et découvrir tout le superbe reste de son foisonnant travail) :
http://auroreu.wix.com/pantyhose

Voilà. Beaucoup de devoirs pour vous ce mois-ci, avec toutes ces belles choses à lire, visiter, regarder, explorer, mais c'est normal, c'est la rentrée.

Pour vous détendre, un nouvel extrait (toujours du premier jet non relu, donc toujours probablement truffé de fautes et de lourdeurs) de Descente, le roman sur lequel je travaille en ce moment :

— Je t'ai déjà raconté, le désert ?
— Le désert ? Non, jamais.
— J'ai envie de t'en parler. Ca ne t'ennuie pas ?
— Bien sûr que non, mon chéri.
L'appartement de Cynthia est luxueux. Cent vingt mètres carrés au dernier étage, une vue imprenable sur tout le centre historique, on aperçoit même le Vatican en faisant un effort, l'ameublement est contemporain et dépouillé, d'un goût à la fois sophistiqué et luxueux, ce qui contraste nettement avec la décoration. Là où on attendrait des reproduction d'art contemporain et quelques objets précieux, des antiquitiés ethniques, par exemple, mais rien de tout ça. A la place, des posters du Grand Bleu, de 37°2 Le Matin, de Seven, de Léon, de Jimmy Hendrix, de Nirvana (énormément), des Doors (beaucoup), tous punaisés sur les murs parfaitement blancs et commençant à se détendre ; des peluches, des coussins, des breloques d'inspiration indiennes, quelques accessoires en provenance, sans doute, d'Ikea.
La question, c'est : quel type de déco choisit une fille séquestrée dix ans et disposant d'un budget illimité. La réponse à cette question fascine Churchill. Dans le cas de Cynthia, la réponse est simple : elle recrée un environnement familier. Elle ne cherche pas à élargir son horizon esthétique ou culturel mais plutôt, manifestement à se rassurer.
Il y a aussi des barreaux aux fenêtres et, à la porte d'entrée, une serrure électronique ainsi qu'un visiophone, et elle est protégée, ainsi que les fenêtres, par une alarme muette reliée au personnel de service et de sécurité.
Il y a trois personnes dans la maison en plus de Cynthia. Un cuisinier, un valet de chambre (qui sert également de coiffeur et de maquilleur), un factotum, un homme de ménage, une esthéticienne, un médecin. Les quatre premiers vivent sur place, les deux autres ne viennent que lorsque leur présence est nécessaire. Tous les six, en plus de leur qualification principale, ont également en charge la surveillance de Cynthia. L'ensemble des coûts (location de l'appartement, nourriture, salaires des employés, dépenses diverses effectuées par Cynthia sur Internet, etc.) est pris en charge par Churchill.
Cynthia, qui auparavant était call-girl indépendante, n'a pas quitté cet appartement depuis cinq ans au moment où a lieu cette conversation. Elle en est prisonnière. D'après Churchill, elle le quitterait au bout de dix ans à son service – et c'est tout autant un service sexuel qu'affectif, ce qu'on appelme le « girlfriend experience ». Elle est payée. L'argent est bloqué sur un compte auquel elle aura accès à sa libération. Elle a de l'argent de poche, qu'elle peut dépenser en achats sur le net ou bien en passant commande à son personnel. Par ailleurs, ses parents sont sous surveillance. Ils ignorent évidemment tout de sa situation mais si elle commettait le moindre faux-pas (comme se suicider), ils seraient aussitôt tués. Les premiers mois ont été difficiles. Il a fallu qu'elle s'habitue. Il y a eu des épisodes violents, tristes. Maintenant ça va. Elle a pris le pli. Elle joue le jeu. Elle se drogue beaucoup. Elle fait beaucoup de banc de bronzage. Elle achète en ligne beaucoup de vêtements de luxe. Bien entendu, elle n'a accès ni à Facebook, ni à rien qui permette de communiquer avec l'extérieur. Pas de blog, pas de chat, pas de forum. Tout est filtré, surveillé, il y a un spécialiste en charge de la question.
Churchill à l'extérieur fait ce qu'il faut pour donner le change à l'extérieur, avec des putes de luxes, voire avec des maîtresses, mais il n'y a qu'ici qu'il est véritablement excité. Il n'y a qu'ici qu'il peut prendre du plaisir.
Outre ce plaisir qu'il prenait, c'était la seule personne à qui il pouvait tout dire. Il se confiait à elle complètement. Il lui parlait aussi bien de ses pensées les plus intimes, que des aspects les plus secrets de son travail. S'il pouvait se sentir aussi libre avec elle, s'il pouvait à ce point lui faire confiance, c'est parce qu'il savait très bien qu'elle ne serait jamais libérée. Cette histoire de dix ans était un mensonge. La vérité, c'était qu'un jour il se lasserait d'elle, la ferait tuer, en prendrait une autre. La précédente, qui était aussi la première, avait duré trois ans. Celle-ci, au bout de cinq, était encore là et il ne paraissait pas se lasser d'elle. On verrait.
Avait-il besoin de cette fiction, de cette promesse de libération à une date déterminée, et de ce faux compte en banque, pour s'assurer sa loyauté ? Le menace de tuer ses parents ne suffisait pas ? Il pensait que non. Il pensait que personne n'était loyal aux siens au point de leur sacrifier leur propre vie. Mourir pour les siens, peut-être, pourquoi pas. Mais offrir son existence entière, à perpétuité, en échange de la vie sauve des siens, il ne croyait pas ça possible. Il était persuadé que, quelque soit le châtiment qu'on infligerait à ses parents, si Cynthia venait à apprendre qu'elle était ici pour toujours – dumoins, qu'elle y était jusqu'à ce qu'on se lasse d'elle et la tue –, elle se suiciderait. Elle tenterait de fuir, peut-être. En tout cas, la sauvegarde des siens ne serait pas du tout une priorité. La menace exercée sur les siens serait sans effet.
Ce genre de pensée offrait un résumé assez exact de la psychologie de Churchill. Churchill était ce genre de type.
Cynthia vingt-quatre ans. Elle est très belle. Ce qui frappe d'abord chez elle, c'est sa peau mate, ses yeux verts et la grâce de ses mouvements. Elle est fine et musclée, une allure de danseuse, elle a fait quelques années de danse quand elle était petite, avant que ça ne tourne mal. Elle a des cheveux bruns, longs jusqu'à la moitié du dos, elle joue beaucoup avec, les sculte, les teint, les emmêle en coiffures incroyables et truffées de pinces, élastiques, chouchous de toutes les couleurs, elle a un beau cou, elle aime le mettre en valeur, ou alors elle ignore la beauté de son cou, ou bien elle s'en fout, et juste elle aimer jouer avec ses cheveux. Elle se vernit les ongles des pieds et des mains, qu'elle a parfaitement manucurés, vernis tantôt criards, tantôt noirs, elle change très souvent de vêtements, de style, d'allure, avec une préférence pour ce qui est court, moulant et de couleur vive, elle aime les paillettes, elle aime ce qui brille, et ça vaut aussi pour les bijoux ; elle passe des heures à s'occuper de tout ça, à choisir, à coordoner, à organiser, à recommencer, peut-être est-elle superficielle, peut-être fait-elle ça pour faire diversion ; le reste du temps elle lit des mangas (surtout les vieilles séries destinées aux jeunes garçons, comme Naruto, Cow-boy Bebop ou Samourai champloo) et regarde des DVD (comédies romantiques, films d'horreur teenage, les séries vintage (Sopranos, True Detective, tous les trucs de l'âge d'or) ; une ou deux fois par semaine, elle reçoit Churchill.
— Je vais te raconter.
En général il reste une demi-douzaine d'heures, au cours de laquelle il la baise de manière assez classique (rien à voir avec les perversions dont il peut faire preuve par ailleurs), il lui parle, lui raconte sa vie comme aujourd'hui l'épisode du désert, ou bien lui parle de son métier, ou de cetains de ses projets, et puis il repart, jusqu'à la prochaine fois.
Elle s'allonge sur le grand lit, il s'allonge à côté d'elle ; ils sont nus tous les deux. Elle vient de sortir de la douche, lui est encore un peu essoufflé. Il regarde le ciel, à travers la fenêtre, à travers les barreaux, la beauté du ciel romain, il pense à son avion, il pense à des tas de choses.
— Ce que j'ai appris dans le désert, la chose principale que j'ai apprise, je veux dire, la plus importante, c'est que le monde est comme un linge froissé, plein de plis. celui qui sait le déplier, le tendre, le défroisser, ne voit pas mieux le monde, comme on pourrait le croire, non. Il voit tout autre chose. Il voit un autre monde, et ne peut plus voir l'ancien, quelque soit les efforts qu'il fasse. La vérité est un lieu dont on ne revient pas. Tu comprends ?
— Oui.
Elle le regarde avec admiration. Ses sentiments à son égards sont compliqués, ambigüs. C'est l'homme qui l'a emprisonnée, qui menace ses parents ; c'est l'homme aussi qui lui permets d'assouvir tous ses caprices, et qui la rendra riche (elle ne sait pas qu'il fait semblant de la payer, que le compte en banque où il est sensé verser une somme faramineuse qu'elle pourra toucher dans dix ans, à sa libération, n'existe pas, et qu'il n'y aura pas de libération mais une balle dans la nuque et cent litres d'acide qui feront disparaître jusqu'à la moelle de ses os) ; elle le trouve intelligent et c'est ce qui la trouble le plus, elle n'a jamais pu s'empêcher d'admirer les hommes intelligents, tous ceux dont elle est tombée amoureuse étaient intelligents. Bien sûr, elle ne tombe pas amoureuse de Churchill, de l'homme qui l'a emprisonnée, mais il est intelligent, il la traite bien, est-elle plus mal lotie que si elle était libre ? Elle se pose la question, elle se déteste de se la poser, et puis il y a aussi l'aspect sexuel : avec elle Churchill n'est pas tordu – alors que beaucoup d'autres l'ont été, des clients mais aussi des amoureux –, il est attentif, prévenant, il lui donne du plaisir. Elle a entendu parler du syndrome de Stokholm, des tas de films, des tas d'épisodes de série traitent du sujet, mais elle a beau le savoir, c'est difficile de ne pas s'y laisser prendre.
Quand elle le regarde avec admiration, quand elle passe la main sur son torse tandis qu'il lui raconte le désert, elle est sincère, et c'est ça qui la désole.
— J'ai acheté une tente et tout ce qu'il fallait à Almeria, mais la première nuit, je ne l'ai pas passée dans le désert. Je l'ai passé dans une espèce de motel, un truc à touriste, la nourriture était infeste mais personne n'était vraiment là pour boire, juste à la sortie de la ville, à cinq cent mètres des dernières maisons, en bordure de route. Ca s'appelait la Casa Rafael Almeria. A l'intérieur il y avait un comptoir qui occupait toute la largeur de la salle, et tout le monde se pressait pour commander. On buvait de la bière et du vin rouge, surtout. Il y avait des tapas mais personne n'y touchait. Le reste de la salle était occupé par des présentoirs et des machines à sous. Tout le monde était dehors, il y avait une terrasse montée sur une estrade en bois, sous un auvent, et un vaste parking où étaient garés voitures et cars de tourisme. Il y avait peut-être une centaine de personnes, la moitié repartirait bientôt, le reste dormait là. Tout le monde discutait, ça parlait Français, Espagnol et Allemand, tout le monde se débrouillait. J'ai passé une bonne soirée, pour une fois dans mon existence, j'étais à l'aise avec les gens, détendus – sans doute parce que j'étais sur le point de me retirer loin des hommes. Je n'en parlais bien sûr à personne mais j'en retirais une secrête jouissance, de jouer au touriste, à l'homme normal, alors que je n'étais déjà plus parmi eux, que j'étais un exilé volontaire, un presque fantôme. A l'aube j'étais debout, la lumière était gris perle, j'ai fait quelques pas sur le parking, il y avait un peu de vent et mes pas soulevaient le sable très fin qui recouvrait le sol et se transformait en nuage de poussière à chaque voiture qui passait, mais il n'en passait aucune, tout était immobile, tout le monde dormait. Je n'avais rien prémédité, je ne rodais pas parmi les voitures à la recherche de quelque chose à voler, mais quand j'ai vu ce camescope posé sur le siège arrière d'une Clio je n'ai pas pu m'empêcher de le piquer. Ouvrir la porte était un jeu d'enfant, je savais faire ça très bien, et ça faisait tellement longtemps que je n'avais plus de quoi prendre des images. Je savais que dans le désert, pendant ma retraite, ça m'aurait manqué. Alors, je ne me suis pas gêné pour le prendre. Et puis je suis parti, à pieds. J'aurais pu, tant que j'y étais, prendre la voiture elle-même, mais je n'en avais pas l'usage. Je voulais marcher. Très vite j'ai quitté la route et j'ai longé le Rio Andarax. J'avais un peu étudié les cartes. Je pouvais le longer jusqu'à Santa Fe de Mondújar, ensuite il faudrait que je bifurque au nord et j'entrerai dans le désert proprement dit. Ca m'a pris la journée de faire tout ce trajet, et le soir venu je plantais ma tente aux portes du désert, près d'un minuscule cours d'eau. Le lendemain j'ai effectué une nouvelle journée de marche et, en fin d'après-midi, je me trouvais au cœur du désert de Tabernas. J'ai planté à nouveau ma tente, pour de bon cette fois, résolu à rester ici au moins tout un mois, et à être le moins actif possible. Uniquement méditer, filmer le désert, rien d'autre. Il a fallu d'abord que je m'organise, je veux dire, que j'organise ma subsistance, et tout ce qui concernait ma survie d'une manière générale. J'ai commencé par installer un piège à rosée, c'est à dire un filet qui recueillait la rosée et la laissait couler ensuite dans une gourde – ce dispositif m'apportait environ un litre d'eau par jour, ce qui était à peu près le quart dont j'aurais eu besoin, ensuite j'ai fait un feu. Les nuits étaient très fraîches et le feu, que je laissais brûler jusqu'à l'aube, éloignait les insectes, les serpents et les scorpions. J'avais également une arme à portée de la main, on ne sait jamais. J'avais trouvé un recoin du désert éloigné de tout, des vieux studios de cinéma transformés en village touristique, éloigné de la voie rapide, éloigné des hameaux, j'étais réellement au milieu de nulle part mais pas à l'abri d'une mauvaise rencontre, il fallait tout de même que je sois prudent. Je n'avais pas pris à manger. Je comptais jeûner pendant trente jours – la retraite du Christ au désert en avait duré quarante, je sais, mais mon intention n'était pas de participer à un concours. Je n'avais pas encore découvert Genet ni Mishima, ni Crowley, je ne connaissais personne, ceux-là, tu le sais, c'est Napoléon qui me les ferait découvrir, mais ce serait plus tard, après le désert ; j'avais juste lu l'ancien testament et Burroughs, et c'est la fusion des deux qui avait fait germer cette envie d'aller me perdre dans le désert, et d'y provoquer les visions. Il y avait eu la drogue, aussi, et les visions qu'elle avait induite, les premières expériences avec les démons, je voulais comprendre, il y avait bien entendu le chagrin consécutif au départ de Charlotte, il y avait mes problèmes sexuels, sentimentaux, existentiels, que je voulais résoudre, et j'avais l'intuition que cette retraite au désert, ce dénuement absolu, allait faire de moi un autre homme – j'avais la certitude que je ne mourrais pas. Dès le deuxième jour, d'ailleurs, je me suis passé de tente. Il faisait affreusement chaud la journée, affreusement froid la nuit ; la transition était très brève, très rapide. Je m'animais un peu, durant ce moment où la température était douce, j'avais des pensées cohérentes. Le reste du temps je cuisais, ou bien je grelotais, épuisé par le manque de nourriture, totalement déshydraté. Je demeurais en permanence enveloppé de ma couverture de survie, assez grande pour me contenir tout entier, ainsi ma sueur ne s'évaporait pas. Le litre d'eau que je recueillais quotidiennement grâce à mon piège à rosée était loin de me suffire.

Voilà, c'est tout pour cette fois. Portez-vous bien. Ne lisez pas les cochonneries de la rentrée littéraire. Je vous aime.

Christophe Siébert.

PS : j'ai en stock, pour une brève période, une dizaine d'exemplaires de La Place Du Mort, J'Ai Peur et Poésie Portable. Ecrivez-moi (konsstrukt@hotmail.com) si vous souhaitez vous procurer une version dédicacée de l'un ou l'autre de ces livres.
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