"C'est là que l'empereur du douloureux royaume
de la moitié du corps se dresse hors des glaces ;
et je ressemble mieux moi-même à des géants,
qu'un géant ne ressemble à l'un seul de ses bras ;
tu peux imaginer, lecteur, quel est l'ensemble
qui devrait correspondre à ce détail précis.
S'il était aussi beau qu'il est laid maintenant,
et s'il fronça le front contre son propre auteur,
c'est bien de lui que vient tout notre mal au monde.
À quel point ne devais-je rester abasourdi,
lorsque je m'aperçus qu'il avait trois visages,
l'un d'eux sur le devant et de couleur vermeille,
les deux autres collés aux bords de ce premier,
juste sur le milieu de l'une et l'autre épaule,
et venant se confondre au sommet de la tête.
Pour le visage droit, il semblait jaune et blanc ;
le gauche cependant semblait de la couleur
des gens qui vivent là d'où le Nil prend son cours.
Au-dessous de chacun sortaient deux grandes ailes,
telles qu'elles vont bien pour un pareil oiseau,
plus vastes que ne sont les voiles des navires.
Elles étaient sans plume et ressemblaient aux ailes
de la chauve-souris ; et il les agitait
avec tant de fureur, que trois vents en sortaient,
si froids, qu'ils font geler les ondes du Cocyte.
Il pleurait des six yeux, et sur ses trois mentons
les pleurs coulaient, mêlés d'une bave sanguine.
Chaque bouche mettait un pécheur en lambeaux,
le broyant dans les dents comme avec une macque :
il châtiait ainsi trois damnés à la fois.
Pour celui de devant, la morsure des dents
n'était que peu de chose, auprès des coups de griffe
qui lui laissaient souvent toute l'échine à nu.
« L'âme qui doit souffrir le tourment le plus grand
est, disait mon seigneur, Judas l'Iscariote,
dont la tête est dedans et qui bat l'air des pieds.
Et quant aux autres deux, qui restent tête en bas,
Brutus est celui-ci, qui pend au mufle noir ;
tu vois comme il se tord, sans souffler un seul mot !
Le dernier, qui paraît si fort, est Cassius.
Mais voici que la nuit retourne, et il nous faut
partir dorénavant, car nous avons tout vu. »
Dante: L’Enfer - Chant XXXIV
La scène vue par Gustave Doré:

Dans le texte de Dante, Lucifer se trouve au centre même du neuvième cercle, celui des traitres, qui sont recouverts par une couche de glace. L'endroit le plus profond, et le plus éloigné de Dieu, est celui des traitres à leur bienfaiteur.
Lucifer a trois visages, qui sont comme une parodie de la Sainte Trinité. Dans une de ses gueules est déchiré eternellement Judas, qui fut traitre au Christ, et dans les deux autres Brutus et Cassius, traitres à César: on voit là l'importance chez Dante du modèle impérial romain: l'Eglise règne au Spirituel et l'Empire au temporel.
A noter que c'est en passant sous la queue de Lucifer, donc au plus profond de l'enfer, que Dante et Virgile passent de l'autre coté de la terre, où s'éleve la montagne du purgatoire (En fait il est expliqué que l'enfer à été creusé par Lucifer dans sa chute: il a enfoncé le sol en neuf fosses concentriques qui sont les neuf cercles de l'enfer. L'autre conséquence est que la terre déplacée par la chute s'est élevée de l'autre coté du monde en une montagne à neuf corniches, qui sont les neuf degrés du purgatoire. en haut de la montagne se trouve le jardin d'Eden. De là on peut acceder aux neuf sphères du Paradis